[Entretien] Alain Somat

Professeur de psychologie sociale à l’Université de Rennes 2 et directeur du Laboratoire Armoricain Universitaire de Recherche en Psychologie Sociale (LAUREPS). Entretien réalisé en mai 2005.

Mathieu Guyon : Professeur de psychologie sociale à l’Université de Rennes 2, vous êtes également le directeur du Laboratoire Armoricain Universitaire de Recherche en Psychologie Sociale (LAUREPS) et le coordinateur du programme « Ingénierie Psychosociale ». Est-ce que vous pourriez-vous nous expliquer de manière simple ce qu’est cette « ingénierie psychosociale » ?

Alain Somat : Oui, bien sûr. Je dirige ce laboratoire de psychologie sociale qui, dès sa création, par le professeur Bouet, a toujours eu pour objectif de tenter d’appliquer et de développer les connaissances fondamentales de la psychologie sociale. Cette volonté a encore été réaffirmée lors de l’arrivée à la direction du professeur François Le Poultier, qui est à l’origine avec Gérard Guingouain de l’idée d’Ingénierie Psychosociale. Ils ont ensemble, avec la pertinence et l’enthousiasme qu’on leur connaît, conduit plusieurs recherches avec cette volonté toujours réaffirmée de faire en sorte que les recherches fondamentales soient l’objet d’une application spécifique, et servent l’environnement social dans lequel le laboratoire est depuis sa création fortement ancré. C’est ainsi que lorsque je me suis retrouvé à la direction de ce laboratoire, les choses étaient déjà toutes installées et la voie toute tracée pour avancer, confirmer et renforcer cette orientation au service des applications. Ce à quoi, je me suis employé non sans avoir durant ces dernières années beaucoup œuvré avec Jacques Py, Pascal Pansu et d’autres à modéliser cette logique d’application qu’est l’Ingénierie Psychologique.

Pour la définir, ce n’est pas chose facile, je dirais et mon collègue Jacques Py, professeur à l’université de Paris 8, partagerait cette idée, que c’est un modèle qu’on pourrait décrire au travers de quatre étapes :

Une première étape dont le projet est d’évaluer une problématique de terrain. Au cours de cette étape il s’agit de déterminer le problème de terrain à traiter, en tentant d’évaluer l’efficacité des procédures existantes et les biais et insuffisances du procès utilisé. Cette évaluation passe par des observations et des analyses de l’activité et de ses contraintes, par l’analyse de la perception qu’ont les acteurs du problème ainsi que par des études d’archives.

Une seconde étape dont le projet est de conceptualiser une solution alternative de manière à envisager un ensemble de pistes possibles permettant de dépasser le constat établi lors du bilan en tenant compte à la fois a) des biais et insuffisances relevées lors des observations et b) des apports disponibles dans la littérature scientifique. Si ces apports s’avèrent insuffisants, il convient de construire les savoirs nécessaires.

Une troisième étape a pour projet la construction d’un modèle d’action par la comparaison de l’efficacité des différentes propositions alternatives et des pratiques de terrain habituelles. Cette étape repose sur une articulation entre une démarche de recherche de type laboratoire, une démarche expérimentale menée sur le terrain et une démarche de recherche-action.

Une quatrième et dernière étape au cours de laquelle il convient d’appliquer le modèle d’action c’est-à-dire a) de construire et dispenser des formations professionnelles pour diffuser le modèle d’action validé ; b) d’évaluer l’efficacité des formations et c) d’accompagner le changement des pratiques professionnelles (engagement).

Mathieu Guyon : Revenons à une question d’ordre plus personnel. Pouvez-vous nous citer quatre dates, lieux, événements, personnes ou livres qui ont influencé, empêché, modifié ou facilité, bref qui ont marqué votre enseignement et/ou vos recherches ?

Alain Somat : Comment ne pas commencer par mon inscription en psychologie, en 1984. Date importante pour moi, importante parce que 84 c’est avant le texte de 85 qui marque l’existence légale du titre de psychologue. Donc je me suis inscrit en psychologie alors que le métier attesté par une qualification ou une reconnaissance nationale de psycho n’existait pas, puisque, à l’époque, on pouvait prendre la décision du jour au lendemain de se nommer psychologue. En fait, c’est la date, qui n’est pas si éloignée que ça, qui me laisse songeur : j’ai encore souvenir d’un camarade de promotion qui du jour au lendemain alors que nous étions en première année, a décidé de s’installer comme psychologue, parce qu’un cours l’ennuyait. Et comme cela, aussi simplement que je suis en train de vous parler, il l’a fait et s’est installé psychologue dans les semaines qui ont suivi. Il est aujourd’hui psychologue, peut être un excellent professionnel, mais qui s’est construit sur le terrain par l’expérience sans même passer par les bancs de nos universités. C’est préoccupant de s’imaginer que des professionnels puissent exercer ce métier sans avoir jamais eu recours à un savoir académique. C’est beaucoup, 20 ans, mais au final pas tant que cela. En tout cas cela laisse songeur sur l’évolution de notre discipline et sur l’évolution qu’il y aura je l’espère et je le crois dans les prochaines années.

Deuxième date importante pour moi. Comment ne pas penser à 1986, arrivée de Jean-Léon Beauvois à Grenoble avec cette idée que son arrivée signifiait pour l’ensemble des étudiants grenoblois faire enfin de la psychologie sociale. J’étais à l’époque en licence. J’ai eu la chance d’assister cette année-là à la soutenance de trois thèses d’état et de deux thèses de troisième cycle sous la direction de J.-L. Beauvois. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’assister à la thèse d’état de Robert-Vincent Joule, à la thèse d’état de Nicole Dubois, à la thèse d’état de François Le Poultier. Et dans la même année j’ai eu l’occasion d’assister à la thèse de troisième cycle de Gérard Guingouain et la thèse de troisième cycle de Mario Androvandi et Monique Gryselier. Après une année pareille, mon avenir était tout tracé, je devais faire de la psychologie sociale et devenir ce que ces gens étaient. La psychologie sociale allait devenir une passion puis un métier. Je m’y suis attelé.

Peut-être une autre date marquante pour moi, par rapport à mon parcours de psychosociale : 1994. Deux raisons à cela : la date de soutenance de ma thèse d’université, et puis la date à laquelle j’ai eu mon poste de maître de conférence à l’université de Rennes II, donc, deux moments importants qui se sont déroulés la même année.

Et puis date importante dans mon parcours : 1999, date à laquelle j’ai soutenu mon habilitation à diriger des recherches et date à laquelle j’ai eu la chance d’être élu, dans mon Université d’appartenance à Rennes II sur un poste de professeur.

Mathieu Guyon : Vous êtes très souvent cité comme un bon exemple de chercheur en psychologie sociale qui soit dite « appliqué ». D’une part, vous ressentez vous comme tel, et d’autre part, est-ce un choix qui s’est inscrit durant votre parcours ? Dans ce cas, comment, par qui et pourquoi ?

Alain Somat : Appliqué, tout dépend comment on définit ce terme. En fait les hasards des rencontres et des demandes qui m’ont été formulées ont fait que j’ai eu très tôt la possibilité de m’interroger sur l’utilité sociale de mon savoir. Je ne sais pas si c’est une logique d’application de développement ou de recherche. C’est plus en termes d’utilité du savoir que j’ai envie de réfléchir, je me suis en effet toujours interrogé à propos du savoir que je produisais. Pouvait-il avoir une quelconque utilité dans mon environnement social ? Donc, un chercheur, qui se préoccupe de l’utilité de son savoir ; oui et je vais vous dire pourquoi. C’est une chance, mais il se trouve que ma présence à Grenoble dans les années 90 a fait que j’ai eu l’occasion de rencontrer Michel Alain (de l’Université du Québec à Trois-Rivières) qui avec la complicité de Jean-Léon Beauvois nous a poussé avec quelques autres à partager son sentiment qu’il était important de se préoccuper à nouveau des problèmes de témoignages oculaires. Beauvois, nous a ainsi confié la rédaction d’un ouvrage sur le domaine en vue de faire le point sur ce qu’il se tramait à l’époque principalement aux États-Unis dans ce champ de recherche. Et c’est là qu’on a découvert avec Bertone, Mélen et Py un ensemble foisonnant de recherches qui se déployait selon deux orientations :

- Une première orientation dont le projet est de recourir aux connaissances acquises en psychologie pour apprécier, mesurer, estimer la valeur des pratiques sociales existantes qui, dans le domaine, sont principalement le fait des policiers et des magistrats. C’est ainsi que nos connaissances théoriques m’apparaissaient comme des procédés au service de l’évaluation des pratiques professionnelles.

- Et une seconde orientation dont l’objet est de recourir aux savoirs issus de la psychologie en vue de modifier les pratiques professionnelles existantes.

Bref, deux préoccupations d’application différentes avec d’un côté, le savoir qui permet d’évaluer les pratiques, et de l’autre un savoir qui permet d’élaborer de nouvelles pratiques professionnelles en vue de les proposer aux professionnels concernés.

L’utilité d’une discipline est à chercher dans ces deux orientations. De fait, appliquer notre savoir ne peut pas se limiter à pointer les insuffisances de ceux qui sont dans l’action, il faut aussi dépasser la critique de l’existant pour élaborer avec les professionnels concernés des solutions adaptées à leurs problématiques. C’est en fait la raison pour laquelle je préfère parler d’une psychologie préoccupée par son utilité dans son environnement social que d’une psychologie appliquée.

Mathieu Guyon : Comment considérez-vous la scission « appliquée/fondamentale » dans notre discipline ?

Alain Somat : Au fond, Je pense que c’est un faux débat et que de différence, il n’y en a pas. Cette distinction psychologie appliquée/psychologie fondamentale est une distinction qui ne me semble aujourd’hui plus de mise pour tout un tas de raisons que je voudrais rapidement évoquer :

La première c’est que les financements de la recherche aujourd’hui en France proviennent en grande partie de projets de recherche, et que ces projets de recherches se doivent d’avoir une quelconque utilité. Par exemple, pour notre laboratoire, le financement de la recherche par le ministère de la recherche représente environ 5% de notre budget. Du coup la plupart de nos recherches ont nécessairement une volonté d’application puisque dans la plupart des cas une recherche financée signifie problématique de terrain et élaboration pour les professionnels concernés de solutions adaptées à leur problématique.

La seconde est plus fondamentale. Je suis convaincu que la réflexion à une problématique sociale de l’environnement dans lequel on est inséré conduit nécessairement à mobiliser du savoir fondamental. Il se trouve que ce savoir fondamental ne répond que très rarement à la problématique à laquelle on s’affronte et par conséquent on est systématiquement conduit à rechercher des solutions en modifiant, bricolant voire adaptant ce savoir fondamental. Ce bricolage, cette modification, cette adaptation participent d’une recherche fondamentale, et par la même, puisqu’on va tester la solution proposée sur le terrain en question, apportent également des réponses à la problématique à laquelle on s’est frotté. Donc, distinguer le fondamental de l’appliqué, je ne vois pas trop à quelle occasion.

Et puis troisième raison sur un plan pédagogique et sur l’utilité de nos formations en psychologie. Je suis convaincu que cette distinction entre fondamentale et appliquée desserre la psychologie. Au risque en insistant imprudemment sur cette distinction que nos étudiants sortent de nos universités en imaginant que le savoir acquis au cours de leur 5 années de formation n’est que fondamental et ne peut donc être d’aucune utilité dans l’univers professionnel dans lequel ils vont professionnellement s’engager. S’ils ne recourent pas à ces savoirs fondamentaux acquis à l’université, ils risquent alors de se porter pour résoudre les problématiques de terrain auxquelles ils vont être confronté à des savoirs communs, à une psychologie du quotidien. Alors évitons cette malencontreuse distinction et retenons que le savoir du laboratoire est nécessairement applicable dans le sens où il peut servir à la résolution des problématiques de terrain.

Mathieu Guyon : Donc vous militez pour une réelle complémentarité entre recherches fondamentales et appliquées, est-ce une chose simple à mettre en place à l’Université ?

Alain Somat : Complémentarité NON, je milite pour l’idée que cette distinction n’a pas de sens car je suis convaincu que quand je réponds à des problématiques de terrain il m’arrive parfois d’apporter des solutions à des problèmes fondamentaux, et vice versa : réfléchir à des problèmes fondamentaux permettra la mise au point d’un savoir qui pourra par les uns ou les autres être mobilisé pour répondre à des problématiques de l’environnement social. Donc, distinguer l’un de l’autre, je n’y crois pas. Pour présenter le LAUREPS, je dispose de deux transparents que j’utilise alternativement pour évoquer les recherches que nous réalisons. Il y en a un qui liste les thèmes de recherche fondamentale qui nous préoccupent dans notre quotidien de chercheur. Ces thèmes vont de processus très intra-individuels jusqu’à des processus très idéologiques, en passant par les niveaux interindividuels et positionnels, Bref les 4 niveaux de Doise. Et puis je dispose d’un autre transparent qui fait strictement références et uniquement référence à des problématiques sociales. Ce transparent me donne à montrer que, du côté des ressources humaines, de l’environnement, de la psychologie de la santé, de la psychologie de la justice, je peux mobiliser là des savoirs sur la mémoire, là des savoirs sur les processus de groupe, là des savoirs sur les processus de changement, là des savoirs sur les processus d’évaluation. Et on voit bien que quand j’ai dit « là les savoirs sur » j’ai mobilisé du savoir, et donc de la recherche fondamentale, mais une recherche fondamentale dont le projet est de servir des préoccupations appliquées, donc distinguer l’un de l’autre, je ne vois pas.

Par contre, ce qu’il faut mobiliser c’est une méthodologie pour faire de la recherche appliquée. L’idée est que l’on peut rechercher de l’utilité à la psychologie en mobilisant une méthodologie armée. Souvent on a un peu confondu recherche appliquée et bricolage d’un coté et fondamentale et recherche armée de l’autre. Acceptons ensemble l’idée que la recherche dans le cadre d’une problématique de terrain peut s’envisager dans un cadre méthodologique solide. Il va donc falloir s’employer à contrôler des variables aussi méthodiquement qu’on peut le faire lorsque l’on est au sein d’un laboratoire.

Mathieu Guyon : Est-ce une chose simple à mettre en place à l’Université ?

Alain Somat : Je crois que ce n’est pas simple mais cela relève aujourd’hui d’une évidence. De fait les ministères nous y poussent, la recherche est organisée aujourd’hui de cette manière-là, l’enseignement par son organisation en LMD a cet objectif là. Pour preuve, il n’y a aujourd’hui que peu de Masters professionnels qui ne soient adossés à une structure de recherche forte. Souhaitons même que les habilitations de ces masters pro ne soient à l’avenir accordées qu’à ceux qui se montrent en phase avec des laboratoires de recherche solides et bien ancrés dans leur environnement socio-économique. Resterait à faire en sorte que les logiques administratives nous libèrent du carcan dans lequel elles nous contraignent aujourd’hui. Il est encore aujourd’hui très complexe de s’extraire de la logique administrative pour gérer un contrat de recherche avec une institution privée. Je suppose qu’à court terme, on se verra enfin libéré de quelques-unes de ces contraintes qui font la joie des directeurs d’équipe et que l’on pourra alors s’engager dans une logique de travail sereine au sein de nos laboratoires de recherches. Cela passe par l’idée d’encourager l’embauche d’ingénieurs de recherche et de personnels administratifs affectés à la recherche universitaire. La plus grande partie de la recherche s’effectue au sein des universités. C’est là que nous y formons l’immense majorité des futurs professionnels et chercheurs.

Mathieu Guyon : Justement, concernant l’actualité de la psychologie sociale en Europe, et le passage récent au LMD dans les universités françaises, comment voyez vous ce changement ?

Alain Somat : Je pense que le LMD fut une excellente tentative d’harmonisation entre les différents pays Européens. Il n’est pas de mon propos de revenir sur les intérêts qu’auraient nos étudiants à se montrer plus mobiles. Au-delà de cet intérêt indiscutable, le LMD a conduit beaucoup d’équipes à tenter de réfléchir à l’enseignement afin de mettre en perspective les savoirs dispensés au sein de nos formations dans la recherche de compétences censées résulter de ces savoirs. Il s’est agi, et je parle du travail que nous avons conduit à Rennes, de procéder à une véritable remise à plat des compétences attendues d’un psychologue. Cela nous a pour partie conduit à s’engager dans la réflexion à propos d’une véritable ingénierie de la formation de psychologue. Beaucoup de collègues se sont donné l’occasion avec le LMD de réfléchir à la formation en psychologie, et cela a permis des modifications substantielles. J’ai le sentiment aujourd’hui que nos contenus de formation sont davantage guidés par une logique compétence que par une entrée savoirs disciplinaires. Je pense que c’est une avancée significative qui ne doit pas néanmoins nous faire perdre de vue notre spécificité de producteurs de savoirs fondamentaux disciplinaires.

Voyez, je me montre enthousiaste, le seul bémol et il est de taille, cette nouvelle organisation au service des compétences a créé pour la plupart d’entre nous, mais c’est peut être encore plus vrai pour les psychologues sociaux, une surcharge importante de travail qu’il faudra bien un jour ou l’autre contrecarrer par la création d’un nombre significatif de postes en psychologie.

Mathieu Guyon : Quels sont vos projets de formations pour les futurs étudiants ?

Alain Somat : Pour ce qui concerne la formation initiale je pense que l’on en est moins à l’heure des projets qu’à l’heure de la volonté de poursuivre et d’expérimenter l’existant. Deux exemples : 1) notre Master recherche rennais est aujourd’hui une formation de haut niveau à la recherche par la recherche. Nous avons su donner autant d’importance en termes de coefficients et de masses horaires aux contenus méthodologiques qu’aux contenus disciplinaires. Ainsi, et c’était le pari de départ, nos étudiants sont aussi bien préparés à la réalisation d’une thèse qu’à s’engager vers la réalisation d’un stage professionnalisant de 500 heures en vue d’obtenir le titre de psychologue. 2) Notre Master professionnel IPC (Ingénierie Psychosociale et Cognitive), qui est un projet de formation dont le but est de donner aux étudiants les moyens de devenir des ingénieurs-psychologues qui doivent à l’issue de la formation être en mesure de réaliser des interventions dans différents univers professionnels. Bref, ils apprennent à mobiliser le savoir issu de la psychologie cognitive et sociale, pour résoudre des problématiques de terrain.

Aujourd’hui, un an et demi après la mise en place du LMD, je dois vous avouer ne pas avoir de projets immédiats, même s’il continue à me trotter à l’esprit une licence pro soit un Bac +3 que j’avais, avec Aldrovandi, Guingouain et les représentants d’un grand groupe industriel, imaginé pour quelques uns de nos étudiants en psycho. Cette formation portait sur le management de proximité. Nous avions à l’idée que, plus que les autres sciences humaines, la psychologie disposait des savoirs nécessaires à la mise en œuvre d’un management des petits groupes comme celui que l’on est amené à employer par exemple lorsque l’on est agent de maîtrise ou responsable d’unité. Ce projet qui devait se dérouler en alternance, nous l’avions probablement mal ficelé puisqu’il n’a pas été retenu par les instances universitaires locales (CEVU). Mais je ne désespère pas un jour ou l’autre de le mettre en place d’autant plus que cela semble correspondre à des perspectives nationales de notre ministère.

Mathieu Guyon : Cela pourrait permettre aussi à des étudiants de trouver du travail plus rapidement…

Alain Somat : Cela permettrait le cas échéant à quelques étudiants de trouver du travail plus rapidement. Mais ceci dit je pense que ce type de diplôme ne pourrait pas concerner les masses d’étudiants que l’on a devant nous dans les amphis de première, deuxième et troisième année, ce qui est un vrai problème pour la discipline. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre nous puissions réfléchir à cette problématique. Peut-être conviendrait-il de rappeler que, contrairement à une idée reçue, nos étudiants, ceux issus des formations en psychologie scientifique ont un taux d’insertion et une rapidité d’insertion qui n’a rien à envier avec ceux des écoles d’ingénieur. La question n’est pas de savoir si des psychologues bien formés trouveront du travail, cela ne fait aucun doute. La question est de proposer les bonnes formations, de s’en donner les moyens en personnel et en logistique et de permettre aux étudiants de s’y orienter. Par ailleurs, il convient aussi de ne pas faire la confusion habituelle, y compris au plus haut niveau de l’état, entre les étudiants qui s’inscrivent en première année et ceux qui se destinent à des études longues ou complètes de psychologie. Beaucoup sont là, en préparation à des concours du travail social. Il est certain que cette donnée doit être prise en compte pour l’élaboration des nouvelles formations de licence.

Mathieu Guyon : Il y a quelques années, en 1995, vous avez co-dirigé, avec Beauvois, Py et Bertone, un numéro spécial de la revue Psychologie Française consacré au témoignage oculaire. Nous avons lu dans ce numéro que vous aviez un doctorat de psychologie cognitive. Quelle est aujourd’hui, selon vous, la place de la psychologie cognitive dans la psychologie sociale ? Ou, si vous préférez, quelle est selon vous la place de la psychologie sociale dans la psychologie cognitive ?

Alain Somat : Je ne préfère rien puisque je ne réfléchis plus comme cela. Je ne crois pas que ce soit en termes de place de l’une par rapport à l’autre qu’il convient de réfléchir. J’ai un doctorat de psychologie cognitive, sur le papier, je crois que ce doctorat s’appelait « Doctorat de Psychologie Cognitive des Conduites Individuelles et Sociales », c’était le résultat d’une probable organisation de la recherche à l’époque à Grenoble. Par rapport à votre question, j’ai été formé entre 1984 et 1990, époque en psycho sociale pendant laquelle la dimension cognitive exerçait sur nous une véritable fascination. Nous étions tous des fervents défenseurs d’une approche cognitive en psychologie sociale. Nourris par les travaux de Wyer et Srull, on s’interrogeait beaucoup, et cela pouvait tourner à la joute verbale qui faisait la joie de nos soirées avec Py et Channouf, de la dimension chaude ou froide de la cognition. C’était une psychologie sociale du fonctionnement cognitif qui nous conduisait trop souvent à limiter notre recherche d’explication à un niveau intra-individuel souvent réducteur en négligeant ce qui pouvait relever de la spécificité des rapports interindividuels, des positions et des idéologies auxquelles les gens se réfèrent. Je crois que nous étions parvenus à oublier que la spécificité et la richesse de notre discipline tient dans ce regard pluriel susceptible de nous donner à comprendre un processus psychologique. Nous sommes tous aujourd’hui revenus là dessus.

Aujourd’hui, ma logique n’est plus à m’interroger de cette concurrence entre l’une et l’autre, Je suis plutôt dans cette idée que la psychologie cognitive comme la psychologie sociale peuvent selon les cas servir mon projet de recherche et cela dans la recherche d’une complémentarité entre les savoirs acquis par l’une et l’autre sous discipline de la psychologie.

Mathieu Guyon : Pour terminer, c’est une question classique, nous souhaiterions avoir vos commentaires sur l’état actuel de la psychologie sociale.

Alain Somat : Je suis un garçon plutôt optimiste et je suis assez confiant dans l’avenir de notre discipline. Nous vivons, je pense, un moment un peu particulier pour la psychologie sociale française. Je suis convaincu que nous sommes actuellement en passe de gagner ce pari de parvenir à combler le décalage d’autrefois entre une recherche appliquée et une recherche dite fondamentale. C’est du moins le sentiment que j’ai en rencontrant des jeunes qui ne me semblent plus faire la distinction que l’on faisait auparavant. Dans le même temps nous sommes enfin en situation de parvenir à convaincre notre entourage de l’utilité de notre discipline. De fait, j’ai le sentiment et j’observe que nous parvenons de mieux en mieux à faire comprendre et à faire partager à la communauté scientifique, aux décideurs et au grand public la spécificité et l’intérêt d’un regard psychosocial. Donnez-moi la possibilité de choisir deux exemples pour illustrer mon propos. D’abord un exemple du côté du pédagogique : je fais le pari, mais il faudrait le vérifier en y accordant la plus grande attention, que ce sont, comme à Rennes, les psychologues sociaux qui ont participé le plus aux différentes velléités de mise en place, lors de la réforme LMD, d’enseignements pluri-disciplinaires. Il me semble qu’il y a là un signe révélateur de l’intérêt toujours croissant que chacun accorde à ce regard si particulier qu’ont les psychologues sociaux sur les processus psychologiques. Ensuite, second exemple du côté de la recherche appliquée à la notion d’usage : encore une fois, le regard particulier du psychologue social fournit une voie de réflexion laissée jusqu’ici inexploitée et qui a pourtant son importance déterminante dans la prévision des usages. Un regard psychosocial sur la notion d’usage nous conduit par exemple à prendre en compte à côté des dimensions d’utilisabilité et d’utilité, une dimension relative à l’acceptabilité sociale qui nous offre la possibilité de prendre en compte les dimensions normatives des usages d’un objet. Vous le voyez je suis optimiste car je suis convaincu que ces développements disciplinaires dans différents champs d’application donneront aux chercheurs en psychologie sociale la place qu’ils méritent. Notre discipline aura alors les moyens de se développer tant d’un point de vue théorique que paradigmatique.

Mathieu Guyon : Quelle place voyez-vous pour les psychologues, les jeunes chercheurs et les jeunes diplômés, en France et dans l’Europe à venir ?

Alain Somat : Je pense par ma réponse à la question qui précède avoir pour partie répondu à cette question. Mais pour le dire autrement, je suis convaincu que nous sommes aujourd’hui en passe de convaincre nos entourages professionnels et politiques de l’utilité de notre discipline. Certains de nos savoirs et certaines de nos pratiques ont une spécificité, nous en sommes tous convaincus. Nous allons d’ailleurs tout prochainement y participer en publiant avec quelques collègues un ouvrage sur les utilités sociales de cette discipline. Il faut ensuite convaincre les collègues des discipline proches (les autres sous disciplines de la psychologie) et des disciplines voisines par la mise en place de collaborations scientifiques porteuses de projets de recherches susceptibles d’apporter des solutions à des problématiques concrètes. Il faudra enfin convaincre l’environnement social moins immédiat comme nos politiques et nos décideurs. Nous sommes plusieurs à d’ores et déjà participer de ce dernier objectif. Je pense à plusieurs de mes collègues proches comme Gérard Guingouain, Robert-Vincent Joule, Pascal Pansu, Jacques Py qui ne laissent pas passer une seule journée sans essayer de se donner les moyens de tenter d’y contribuer.

Pour ce qui concerne la place des jeunes chercheurs en France et Europe, je dois vous dire que je suis plus pessimiste. La plupart de nos jeunes ne marquent aucun intérêt à se mouvoir dans cet espace européen. Ils le négligent, trop souvent attirés par le rêve américain et ses revues à fort taux d’impact. Je regrette, par exemple, que les plus jeunes d’entre nous n’adhèrent pas plus qu’ils ne le font aux associations françaises et européennes de psychologie. Il faudrait qu’ils se donnent pour objectif d’y jouer un rôle actif en prenant les places à responsabilités. Ils trouveraient alors peut être l’intérêt de l’échange et mesureraient en conséquence l’importance que possède ce tissu associatif dans le développement de notre discipline.

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